influence des courants religieux ou philosophiques sur la poésie japonaise

Publié le par le bol vide

par Karl Petit, dans La poésie japonaise, Seghers, 1959.
Introduction

p.41

À l'instar de la cérémonie du thé, de l'aménagement des jardins, de l'arrangement des fleurs et de la calligraphie, la poésie classique possède une profonde signification philosophique et esthétique restant lettre close pour le lecteur superficiel, et qu'il serait trop long d'exposer ici. Voilà l'explication du malentendu foncier existant entre Orient et Occident au sujet de la poésie et de la place d'honneur qu'elle occupe dans l'âme japonaise. Et vouloir comprendre entièrement l'une et l'autre serait vain si on les approchait avec une optique européenne et sans quelques notions des philosophies taoïste et surtout bouddhiste (Zen en particulier). En effet, la pensée de l'Occident étant à la fois de tradition hébraïco-chrétienne et gréco-romaine, et l'Extrême-Orient, d'influence indo-bouddhiste ou tao-confucianiste, il en dérive que les critères d'appréciation - tant en art qu'en littérature - se présentent à nous sous des angles bien différents. Aussi, faut-il, avant de clore cette introduction, souligner incidemment l'influence des grands courants religieux ou philosophiques sur la poésie japonaise, influence qui a mené parfois certains à prendre pour un art une moralité simple et froide.
   L'influence du confucianisme au Japon, répandue à partir du XVIIè siècle par les sinologues, amena l'évocation de la vie paysanne ou artisanale dans la poésie.
   Les enseignements de Lao-Tse et de Kung-Fu-Tse (Confucius) ont jeté l'anathème sur la guerre, d'où très peu ou pas de poèmes belliqueux dans la poésie ancienne.
   Mais l'atmosphère toute de pureté et de délicatesse de sa poésie, le Japonais la doit indubitablement au noble esprit de Gautama, et plus spécialement à la secte bouddhique Zen. Le bouddhisme nippon - différent du bouddhisme chinois - est plus une "méthode" créatrice d'harmonie qu'une religion ou une philosophie. L'influence du pessimisme bouddhique est le caractère dominant de la littérature de l'époque féodale.
   Un proverbe bouddhique dit encore : Tsuyu no inochi (La vie humaine est semblable à la rosée matinale). Ce "monde de rosée", ce "monde flottant" où tout est éphémère, transitoire, est une expression que l'on trouve souvent dans le langage poétique. Et cette influence, on la remarque à un degré plus ou moins grand dans bon nombre de compositions de la période de Héian (VIIIè au XIIè siècle); on la note aussi à une époque plus récente.
Ainsi la concision et la simplicité du haïku procèdent de la doctrine ésotérique Zen dont l'esprit est fort bien exprimé par ces vers d'Issa (1763-1827) composés à la mort du dernier survivant de ses enfants :

Tsuyu no yo wa   Tsuyo no yo nagara.   Sari nagara.
(Admettons) que ce monde de rosée    Ne soit qu'un monde de rosée.    Ceci admis, pourtant...

Quel poète moderne utilisant le vers blanc aurait-il pu exprimer davantage en si peu de mots ? Et l'éminent japonologue Chamberlain de donner ce commentaire :"Il est admis que tous les phénomènes sont transitoires et sans valeur, comme la rosée qui tout de suite se sèche et disparaît. Toutefois, lorsque tout est dit et fait, nous ne pouvons totalement nous permettre de rejeter la vie et ses joies. On peut y déceler quelque élément de permanence, bien qu'il soit difficile de définir cet élément avec précision." (in Japanese Poetry, London, 1910).
   Quant au shinto ou shintoïsme qui s'intègre au bouddhisme japonais, c'est plutôt un "état d'âme", abstraction faite de sa mythologie. Que ce soit dans une simple fleur ou dans une brindille d'herbe, partout se manifeste la Divinité. C'est l'expression panthéiste du shinto. Les allusions à l'antique déesse-soleil Amaterasu-Omikami témoignent aussi de son influence accidentelle dans la poésie.

(p.41-43).

 

Publié dans autour du bol

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