vivre/écrire - Antoine Emaz /4

Publié le par le bol vide

Dans Cambouis, ed. Seuil, 2009 :

p.10 :
" Est-ce que la poésie est "dégagée" ? Non, parce qu'elle est, à l'évidence, une forme de résistance, d'opposition au laminoir historique dans ses processus de mondialisation, son uniformisation, sa logique marchande.
  Peu importent leurs esthétiques, leurs thèmes, tous les poèmes aujourd'hui disent non à un monde qui stérilise "l'espace du dedans" et qui réduit les individus à leur rôle socio-économique.
"

p.28 :
" Penser qu'un poème n'est jamais qu'un moment de vie, aussi bien pour celui qui l'écrit que pour celui qui le lit. Ce moment n'a pas besoin d'être décisif, mais il doit amener à une plus forte intensité d'être. "

p.47/8 :
" la vie reste ce qui détermine l'écriture, plus ou moins sourdement. "

p.72 :
" Je veux un poème qui parle maintenant, dans ma vie maintenant. Qu'ai-je à faire d'un arrêt sur beauté, d'une poésie de gisant ? "

" Mais il y a bien cette demande première au poète: réponds, qu'as-tu à dire derrrière ton bruit pétroleux de vocables, qu'as-tu à dire de vif, de pressant, qui me ferait respirer mieux, moi, lecteur ? "

" J'ai besoin de la brutalité de ce contact/crise entre écrire et vivre. Tension.Sinon restent des mots rangés, fatigués, mous. [...] c'est seulement contact direct émotion/langue, et il ne passe plus sitôt que la peau n'est plus dans la langue, quand cette dernière a pris toute la place et qu'elle ronfle ou tonne à vide."

p.75 :
" Dans les poèmes, je ne vise sans doute pas autre chose : garder l'empreinte du réel. "

" je ne sors pas de la case réel. J'ai donc besoin de cet accord mot/chose au début comme socle, et/ou à la fin comme retour à la réalité rugueuse. "

" Ce qui est clair, c'est le mouvement de la réalté à la réalité : un détour en mots pour finalement faire face au réel. Le poème n'est pas gratuit dans le sens où il n'est pas pur jeu de langue [...] "

p.76 :
" On lit, on écrit un poème parce que c'est une forme qui peut répondre au hasard de vivre. "

p.89 :
" Il faudrait écrire sur le sombre qui vient, la fin de ce monde, de cette planète, et notre incapacité à réagir, à articuler prise de conscience et action. Mais pas de grandiloquence, pas de ton apocalyptique, poser ce qui est, seulement. "

p.91 :
" Le plus urgent ne me semble pas de nous replier vers l'écriture, la "tour d'ivoire des poètes", mais d'aller vers un questionnement au ras du sol : quelle vie ? quel monde ? quelle histoire ? quel possible ? "

p.110 :
" La poésie est une façon parmi d'autres de reconsidérer vivre, de se remettre en question. "

p.139 :
" à part un cercle d'amis fidèles, personne n'attend un livre de poésie. On est bien plus occupé à se débrouiller avec vivre, et cela peut aisément se comprendre. "

p.155 :
" On écrit sans doute parce qu'on n'a rien d'autre pour tenir droit dans un monde de travers. "

p.175 :
" Il faut continuer à poser cette question de l'engagement. Je veux que la poésie puisse recommencer sans honte à parler du monde, de l'état de cette terre, de la vie des hommes, socialement, et pas seulement personnellement. "

p.184 :
" Je suis intimement persuadé que la vie conditionne l'écriture dans son ensemble. "

p.185 :
" "La poésie a-t-elle un avenir ?" Ah... C'est déjà lui accorder un présent. Au moins, elle n'est pas morte. Mais quelle drôle de pente : toujours penser à demain, après-demain, plutôt que résister et construire aujourd'hui. Demain sera le résultat de ce qui se fait ou ne se fait pas, maintenant. "

" Je me méfie toujours de ceux qui affirment avoir "une haute idée de...". J'aime mieux les idées basses et les mains au charbon. "

p.191 :
" Bien sûr que l'on peut considérer la langue comme une pâte à modeler sonore. Quelque part, je crois même que cette conscience est décisive pour une "vocation" de poète. Reste à savoir ce qu'on modèle ensuite, et sortir d'une trituration seulement amusante, jouissive, narcissique. Il faut rejoindre. D'où, lancinante, la question du commun, du politique, du vivre. Peut-etre qu'être poète, c'est articuler. "

p.199 :
" en poésie, il est bien moins question d'idées que de peau. Il faut faire peau neuve, accepter d'exposer sa propre peau de mots, même pauvre. "

p.206 :
" Restent ces moments d'"embrassement" langue/vie.
N'importe quel vrai artiste, connu ou non, vendable ou pas, fait cette expérience comme de toucher au but. C'est tel solo de jazz ou telle peinture ou tel poème ou tel soir au théâtre... peu importe. Il y a cette expérience de l'exact et la certitude qu'on a touché à ça.
"

p.216 :
" Mon trajet de langue est inséparable d'un trajet de vie, de lectures, de rencontres. "

p.218 :
" mon travail, strictement, c'est-à-dire ce qui a pu passer de vivre en mots. "

: Antoine Emaz



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