L'Immobilité / Le vide - Tchouang-tseu/ J-F. Billeter

Publié le par le bol vide


" cette immobilité appelle l'immobilité. Pour bien observer un héron à l'affût du poisson ou un chat guettant un mulot, nous cessons à notre tour de nous mouvoir, et cette immobilité fait de nous des visionnaires, au sens que j'ai donné à ce mot précédemment. Nous sommes saisis par le spectacle qui s'ofre à nous. "


(p.94).



" Ce sont de nouveau Confucius et Yen Houei, le disciple préféré, qui parlent ensemble :


- Et qu'est-ce que le jeûne de l'esprit ? demande Yen Houei.

- Unifie ton attention, répond Confucius. N'écoute pas avec ton oreille, mais avec ton esprit. N'écoute pas avec ton esprit, mais avec ton énergie. Car l'oreille ne peut faire plus qu'écouter, l'esprit ne peut faire plus que reconnaître tandis que l'énergie est un vide entièrement disponible. La Voie s'assemble seulement dans ce vide c'est le jeûne de l'esprit. "


Tchouang-tseu, Chap. IV, Le monde des hommes.


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" Que faisons-nous quand nous réfléchissons ? Lorsque nous avons l'impression d'avoir cerné un problème, nous faisons le vide. Observez le visage de celui qui réfléchit : il est au repos, détendu, inexpressif, absent. C'est le visage de quelqu'un qui écoute, mais qui, au lieu d'écouter avec son oreille écoute avec l'esprit, selon les termes prêtés à Confucius; de quelqu'un qui, plutôt que d'écouter avec son esprit, écoute avec le corps, car nous laissons agir à ce moment-là l'ensemble de nos facultés et de nos ressources, celles que nous connaissons et celles que nous ne connaissons pas. "


p.98


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" Je me souviens d'une cantatrice qui chantait Mozart au festival d'Aix-en-Provence et que l'on interrogeait à la télévision. " Que faites-vous dans l'instant qui précède votre entrée en scène ? lui demandait le journaliste ; pensez-vous à l'air que vous allez chanter ? - Surtout pas, disait-elle ; je fais le vide. " Nous savons tous qu'il nous faut faire le vide pour que nos forces puissent s'assembler et produire l'acte nécessaire. Nous savons que l'incapacité de faire le vide produit la répétition, la rigidité et, dans les cas extrêmes, la folie. La faculté de faire retour au vide permet au contraire, pour reprendre les termes que Tchouang-tseu prête à Yen Houei, " d'épouser les métamorphoses de la réalité ", de " ne plus subir aucune contrainte " et d'agir juste en toute circonstance. "


J-F. Billeter, in Leçons sur Tchouang-tseu, Ed. Allia, 2009 p.98/99.


(à suivre...)

 

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