Le vide - Tchouang-tseu /2

Publié le par le bol vide

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p.100/101 :


" Tchouang-tseu conçoit d'emblée le fond de notre activité, ou du corps propre, ou de la subjectivité (tout cela n'étant qu'une seule et même chose), comme un vide fécond.

  Cette conception de la subjectivité comme un vide nourricier avec lequel il importe de rester en contact est exprimée d'une façon remarquablement concise et claire dans le texte suivant (fin du livre VII) :


" Ne te fais pas le réceptacle du renom, la résidence du calcul ; ne te comporte pas en préposé aux affaires, en maître de l'intelligence. Fais plutôt par toi-même l'expérience du non-limité, évolue là où ne se fait encore aucun commencement. (...) contente-toi du vide. L'homme accompli se sert de son esprit comme d'un miroir - qui ne raccompagne pas ce qui s'en va, qui ne se porte pas au devant de ce qui vient, qui accueille tout et ne conserve rien (...) "


L'homme accompli ne s'agite pas comme on fait en société. Il accueille et réagit. Il le fait d'autant mieux qu'il reste vide, autrement dit qu'il reste en contact avec ses propres ressources. Ne "conservant rien", il réagit chaque fois de façon nouvelle. Ses ressources sont telles qu'il "embrasse les êtres sans jamais subir de dommage". "


p.102 :


" Ce vide que l'on perçoit quand on pratique le calme est un vide empli de luminosité et d'activité diffuses. "


p.119/20 :


" La conscience doit savoir accepter par moments sa propre disparition pour laisser s'accomplir librement certaines transformations nécessaires et se retrouver ensuite plus libre d'agir de façon juste. Tchouang-tseu exprime cela dans le langage du retour au vide ou à la confusion. Cette régression salutaire, ces retrouvailles de la sensibilité avec les données les plus élémentaires de l'expérience (...) "


p.142 :


" Il est vital que nous sachions faire retour à la confusion et au vide quand notre activité consciente est dans un cul-de-sac, qu'elle s'est laissée enfermer dans un système d'idées fausses ou dans des projets irréalisables. Notre salut dépend alors de notre capacité de faire marche arrière, d'aller "évoluer à proximité du début des phénomènes" , de retrouver "le vide où s'assemble la Voie". Il faut savoir faire le vide pour produire l'acte nécessaire. L'incapacité de faire le vide engendre la répétition, la rigidité, voire la folie.

(...)

Cette faculté de défaire et refaire notre rapport à nous-mêmes, aux autres et aux choses n'est pas seulement vitale pour les personnes, elle l'est aussi pour les communautés, les sociétés. "


p.144/5 :


Chez Tchouang-tseu (...) ce que nous appelons le sujet ou la subjectivité y apparaît comme un va et vient entre le vide et les choses. De ces deux termes, c'est le premier - le vide ou la confusion - qui est considéré comme fondamental. C'est par ce vide que nous avons la capacité, essentielle, de changer, de nous renouveler, de redéfinir (quand c'est nécessaire) notre rapport à nous-mêmes, aux autres et aux choses. C'est de lui que nous tenons la faculté de donner des significations, de signifier.


p.145 :


quand il est question de ce va et vient entre le vide et les choses, c'est le fonctionnement de notre subjectivité qui est décrit.

(...)


nous nous apercevons que le lieu du vide, ou de la confusion, n'est autre que le corps - à la condition d'entendre par là, non le corps objet ou la machine de Descartes mais, selon ma proposition, l'ensemble des facultés, des ressources et des forces, connues et inconnues, que nous avons à notre disposition qui nous déterminent.


p.146 :


(Tchouang-tseu) nous fait comprendre que c'est en laissant agir le corps, ainsi conçu, que nous pouvons assurer notre autonomie.

Cet enseignement est paradoxal pour nous qui sommes tellement accoutumés à chercher l'autonomie dans la maîtrise consciente de nos actes. "


Jean-François Billeter, in Leçons sur Tchouang-tseu, Ed. Allia, 2002, 2004, 2009.

 

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