Règles du haïku N° 1 - d'après G. Swede

Publié le par le bol vide


 

Je me propose de vous exposer (d’après l’essai de George Swede : The Modern English Haiku, Columbine Editions,Toronto, 1981 / Le Haïku moderne en anglais, à paraître aux éd. Gammes, QC.)

les différents points et arguments qu’il énonce, règle après règle, à travers ses chapitres 3 et 4. Cela pourra servir de base à un échange éventuel, une discussion, un débat, sur les définitions et redéfinitions possibles du haïku, ce qui, plus que jamais, me semble primordial pour notre discernement ! 

 

Du Chapitre 3  « Une Introduction à la Forme du Haïku », voici la

 

RÈGLE N° 1

 

Idéalement, le haïku classique :

 

1) est bref, se compose de 17 syllabes – le nombre approximatif de syllabes qu’on peut énoncer confortablement en un seul souffle. Au Japon le haïku se présente sur une seule ligne, et en anglais sur trois, en 5/7/5 syllabes.

(…)

Par exemple, la règle la  plus liée au langage japonais – la longueur de 17 syllabes – est aussi une des règles les plus souvent transgressées. En japonais, les syllabes se comptent différemment qu’en anglais – aucune syllabe ne contenant plus d’une consonne, et les voyelles longues comptant pour deux syllabes. Cela explique pourquoi un haïku de 17 syllabes en japonais peut n’en contenir que la moitié en anglais. Autrement dit, un haïku de 17 syllabes en anglais semblera inadéquatement long pour un lecteur japonais. Une autre manière encore d’appréhender ces différences est de comparer le nombre de mots d’un haïku. Le haïku japonais ordinaire en compte cinq ou six, alors qu’un haïku de dix-sept syllabes en anglais peut en compter 12 ou 13, en omettant les articles.

   Cette divergence du compte syllabique a eu pour conséquence qu’écrire un haïku se fait différemment dans les deux langues. Tandis que le haïku japonais de 17 syllabes tient toujours facilement sur une ligne, un haïku de 17 syllabes en anglais doit s’écrire sur plus d’une ligne, sinon il déborderait de la page !

   Une autre raison d’avoir adopté le tercet est que les traducteurs avaient l’habitude de mettre en lignes le poème japonais monostiche. Ils pensaient que le lecteur occidental serait trop dérouté par le monostiche. Par goût esthétique évident, ils initièrent la convention d’arranger les lignes en 5/7/5 syllabes.

  Un autre problème que soulève la différence du compte de syllabes concerne la longueur de la respiration. En japonais, les syllabes sont plus uniformes qu’en anglais, c’est-à-dire que 17 syllabes japonais requièrent généralement un seul souffle. En anglais, cela dépend de la longueur, et de la facilité avec laquelle ont peut prononcer ces 17 syllabes sur un seul souffle. Les haïkus suivants, par exemple, écrits par Amann et Buckaway possèdent le même nombre de syllabes. Celui de Buckaway cependant est beaucoup plus difficile à dire d’un seul trait :

 

Les noms des morts

sombrent de plus en plus

dans les feuilles rouges

 

E. Amann (Canadian Haiku Anthology, p.19).

 

Vent d’un matin d’automne

et les oies sauvages appellent…

bord coupant du ciel

 

C.M. Buckaway (Canadian Haiku Anthology, p.32).

 

   Pour quelques haïkistes et érudits japonais, le nombre de syllabes et la longueur du souffle ont une importance capitale. Selon Kenneth Yasuda, la raison d’être du haïku est d’exprimer ce qu’il appelle le saisissement d’un moment (the « ah-ness »). Le témoin d’un  coucher de soleil enchanteur ou d’une fleur séduisante pousse « en un souffle une exclamation de ravissement : « Ah ! » 1) Pour Yasuda, donc, le haïku parfait dépeindra ce moment sur une longueur de souffle qui, en japonais, dure l’équivalent de 17 syllabes.

   Toutefois la plupart des haïkistes occidentaux ne tiennent pas vraiment compte d’une équivalence entre longueur de souffle et nombre de syllabes. Ils s’intéressent plus au pouvoir d’association de leur langue. Il est intéressant de constater qu’ils construisent habituellement leurs haïkus avec beaucoup moins que 17 syllabes. Et, ironiquement, ces haïkus plus courts se rapprochent en fait de la longueur (et probablement de l’esprit) des haïkus japonais. Avec ces haïkus plus courts, le problème de l’équivalence entre longueur du souffle et nombre de syllabes devient secondaire. Les haïkus plus courts peuvent se lire plus lentement, avec plus d’emphase, tandis que les plus longs n’offrent pas cette flexibilité et doivent souvent être parcourus rapidement.

   Le tercet qui suit possède cette brièveté vers laquelle tendent beaucoup de haïkistes nord-américains :

 

Si facilement

s’ajoute une mouette :

mât de totem

 

W.J. Illerbrun

(Canadian Haiku Anthology, p.61)

 

   Sa longueur (huit mots) s’approche grandement de celle du haïku japonais standard.

 

DIFFÉRENTS GENRES DE HAÏKUS

 

De nos jours l’expérimentation des formes du haïku est en plein essor. Nous avons déjà donné quelques exemples de haïkus traditionnels en 5/7/5 et de haïkus en trois lignes non traditionnels. Des combinaisons de haïku-senryû telles que celle de Chuck Brickley sont également populaires :

 

Retirant

    nos caleçons : étincelles

          dans le noir…

 

(Canadian Haiku Anthology, p.28)

 

   Il existe également des haïkus de 4, 2 et une lignes. Ces derniers gagnent le plus en popularité, probablement parce que leur longueur sur une seule ligne aide à leur brièveté.

 

dérivant en nuage l’écriture du ciel

 

Michael Dudley

(Canadian Haiku Anthology, p.41)

 

Nous séparant    la lune nous suit tous deux

 

Anna Vakar

(Canadian Haiku Anthology, p.95)

 

  Une forme peu fréquente mais intéressante est celle du haïku vertical :

 

Le                    j’            sous

sommet        assure        mon

atteint             la            pas

                 montagne

 

Tao-Li

(Cicada, 1/3 (1977), p.37)

 

   Les haïkus visuels ( « eye-ku » = «  œil-ku ») deviennent de plus en plus fréquents. Le poème suivant est typique :

 

out of the fall mist

                               a duck

                                           f

                                             e

                                        a

                                            t

                                           h

                                              e

                                           r

 

 

brouillard automnal --

                                   d’un canard

                                                     l

                                                    a 

                                                     

                                                    p

                                                      l

                                                  u

                                                     m

                                                    e

 

 

LeRoy Gorman

(Canadian Haiku Anthology, p. 51)

 

   À cause de ces expérimentations, la distinction entre haïkus et poèmes courts s’estompe souvent. Une telle confusion est, bien entendu, inévitable, parce qu’en littérature rares sont les distinctions tranchées. La plupart des haïkistes s’en tiennent à une approche médiane de définition. Tant que le poème est court et suit la plupart des règles traditionnelles, alors c’est du haïku. Il y a cependant deux petits groupes, mais qui font entendre leur voix, qui prennent des positions extrêmes. L’un affirme qu’un poème doit respecter les huit règles pour pouvoir être qualifié de haïku, l’autre croit qu’aucune des règles ne doit être suivie sauf celle, implicite, de la brièveté.

   Le rejet des règles traditionnelles n’est certes pas le fait unique des haïkistes anglophones. L’histoire du haïku japonais (surtout au XXème siècle) est pleine d’expérimentations et de controverses. Au Japon coexistent aujourd’hui différentes écoles de haïku allant de la traditionaliste à la forme expérimentale libre. Tout ce que cette activité, des deux côtés du monde, montre, c’est la formidable versatilité et vitalité de la forme du haïku.

 

Voici maintenant, extrait du Chapitre 4 « Vers une Définition du Haïku Moderne en Anglais. »

 

Un examen plus approfondi de ces règles n’a que trop tardé, afin d’envisager lesquelles ont toujours leurs raisons d’être et lesquelles n’ont plus la nécessité de perdurer.

 

 

 

1ère règle : le haïku est un poème bref.

 

Cette règle a trois corollaires :

a)            le haïku devrait comporter 17 syllabes.

b)            le haïku devrait être disposé sur trois lignes, de 5/7/5 syllabes de préférence.

c)            En le disant, il devrait durer approximativement la longueur d’un souffle.

 

   Aujourd’hui le haïku en anglais continue d’être court (peut-être même plus court qu’avant). Cependant quelques haïkistes en vue continuent d’écrire des poèmes d’exactement 17 syllabes. La plupart reconnaît maintenant que la longueur de 17 syllabes était calibrée en fonction des caractéristiques de la langue japonaise, pas de l’anglaise. (Voir chapitre 3 pour explications.) Très peu de haïkus de 17 syllabes en anglais ont autant d’efficacité que leurs homologues japonais. La plupart ont tendance à être maladroitement rembourrés de mots inutiles.

   Comme nous l’avons déjà mentionné au chapitre trois, la règle des trois lignes n’est pas véritablement une règle classique – au sens japonais du terme. C’est simplement une convention occidentale pour arranger les 17 syllabes anglaises. Tandis que la plupart des haïkistes de langue anglaise continuent de respecter cette règle d’écriture sur trois lignes,

 l’on écrit de plus en plus de haïkus sur une, deux lignes, ainsi que des haïkus visuels et verticaux. En voici quelques exemples (pour plus de choix, reportez-vous au chapitre 3) qui montrent comment, malgré des changements radicaux de forme(s), quelque chose d’essentiellement haïku perdure. Ces éléments essentiels sont ce qui devrait constituer la nouvelle définition du haïku.

 

neige par la fenêtre des fleurs de papier ramassent la poussière

 

Clarence Matsuo-Allard

(Cicada, III,2,(1979), p.44.)

 

Court de tennis déserté.

        le vent à travers le filet.

 

Gary Hotham

(The Haiku Anthology, p.51).

 

                     S   N   O   W   F   E   N   C   E

after the blizzard   SsunNsunOsunWsunFsunEsunNsunCsunE

                     S   N   O   W   F   E   N   C   E

 

LeRoy Gorman

(Canadian Haiku Anthology, p.51)

 

                    B  A  R  R  I  È  R  E    D E    N  E  I  G  E

après le blizzard   B soleilRsoleilÈsoleilEsoleilE soleil IsoleilE

                    B  A  R  R  I  È  R  E    D E    N  E  I  G  E

 

 

Neige               la             apparaît

sur                tête              dans

la                blanche             le

montagne        de              miroir

                    Tao-Li

 

Tao-Li

(Cicada I,3 (1977), p.37

 

   Comme on peut le constater par ces exemples, l’esprit-haïku ne réside pas que dans le 5/7/5. La règle des 17 syllabes et celle des trois lignes devraient être éliminées de la définition du haïku moderne en anglais. D’ici à ce qu’elles le soient, les poètes vont s’efforcer inutilement de façonner une forme artificielle plutôt que de se concentrer sur l’essence du haïku, son contenu.

   La troisième règle corollaire à propos de la brièveté, de la longueur d’un seul souffle, devrait cependant être conservée. Elle offre un chemin concret pour indiquer ce que bref sous-entend. Bien sûr, il existe d’autres formes poétiques tout aussi brèves, tel le proche senryû (poème semblable au haïku qui implique uniquement la nature humaine) et l’épigramme occidental. Une nouvelle définition devra distinguer le genre haïku de ces autres gendres. Néanmoins, que la règle d’une longueur de souffle soit une bonne règle peut se fonder sur le fait que presque toutes les sortes de haïkus écrits de nos jours peuvent être émis sur une seule longueur de souffle (voire moins).

 

(…)

" L’examen des huit règles classiques révèle (donc) qu’il n’y en a que cinq qui restent essentielles aujourd’hui :

 

1)            Le haïku doit être bref (d’un seul souffle à la lecture).

 

 

George Swede.

 

°°°

 

À vos plumes, s’il vous dit de commenter sur cette première règle !

 

daniel

Publié dans théorie du haïku

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